Avorter en conscience

Le récit intime d’un avortement

Nous vivons à une époque faite de nombreux tabous. Parmi ceux-ci, le sujet sensible de l’avortement dont je souhaite parler aujourd’hui.

Chaque année, 78 millions de femmes dans le monde décident d’interrompre leur grossesse. La décision est souvent difficile, ambivalente et pleine de nuances. Toutes les raisons de choisir un avortement sont valables et légitimes, et n’appartiennent qu’aux femmes. TOUTES. Si dans nos sociétés occidentales le droit à l’avortement est reconnu, l’acte en lui-même n’est pas libéré du jugement d’autrui, ou de celui que l’on s’inflige. Triste héritage d’une société patriarcale et paternaliste, les femmes vivent leurs avortements seules, souvent dans la honte et la culpabilité, peu informées de leurs droits, des choix dont elles disposent et de leurs conséquences.

Je rêve d’un monde où les soins d’avortement sont accessibles à toutes les femmes, sans honte ni stigmatisation.

Je rêve d’un monde où les femmes sont accompagnées dans leur processus d’avortement avec bienveillance et reconnaissance.

Je rêve d’un monde où le voile du tabou se lève et brise le silence, où les femmes sont vues et entendues.

Je rêve d’un monde où les femmes enfantent leurs tous petits bébés dans la grâce et la dignité.

Aujourd’hui, je vous raconte une belle histoire d’avortement, parce que oui, cela existe. Ces histoires méritent d’être racontées, pour honorer le passage des tous petits bébés, et aussi le courage des femmes ; et pour je l’espère, en inspirer plusieurs.

Toutes les nuances de l’avortement

C’est arrivé un beau jour de juillet, dans la chaleur d’un été espagnol et d’un amour naissant. Je l’ai senti dans mon corps et dans ma psyché. Un instant d’égarement, de flottement. Quelques secondes où mon esprit s’en est allé dans une autre dimension, pendant qu’une douce chaleur se diffusait à l’intérieur de mon ventre, au creux de mon utérus. J’ai écrit cet étrange ressenti dans mon carnet, et je suis retournée à ma vie. Je ne repenserais à ce moment que deux semaines plus tard.

Je suis enceinte. Cela arrive aux gens qui s’aiment un peu trop fort, m’a dit mon amie.

Je suis enceinte. Un petit être a décidé de faire son nid au creux de mon ventre, il m’a choisi pour être sa maman.

Je suis enceinte. Je vais avorter. Sentiments diffus, flous, multiples. Confusion. Putain.

Je suis enceinte. Je suis désolée… Pardon. Tellement pardon.

Je suis enceinte. Quelle douce sensation de se savoir habitée de nouveau, de porter la vie.

Je suis enceinte. Accoucher chez moi, entourée et soutenue, dans la grâce et l’amour. Je t’accompagnerai dans la mort et je t’aimerai pour toujours. Oui, voilà. On va faire ça.

Tu étais le cinquième bébé qui faisait son nid dans mon ventre, qui m’avait choisi pour que je sois ta maman. Et tu étais le premier à qui j’allais dire non. L’avortement et toutes ses nuances, toutes ses dimensions, tout ce qui se joue. Toutes ces émotions qui se mélangent, bouillonnent, débordent, nous bouleversent et nous chavirent. Le poids de la culpabilité, de la honte. L’amour et l’indifférence. La panique et la légitimité, le droit au choix. Notre corps, berceau de vie et sanctuaire de mort. Tout qui existe en même temps. Privilège d’être une femme avec un utérus, ou châtiment.

Tu allais traverser ma chair, mon cœur et mon âme. Je décidais que j’embrasserais l’expérience, avec toute la grâce et la dignité dont j’étais capable.

La voie de la prise en charge médicale

C’est le scénario classique présenté à chaque grossesse, qu’elle soit désirée ou non, que nous décidions de la poursuivre ou non. La prise en charge médicale dans le cadre d’un avortement suit une succession d’étapes auxquelles il est difficile de se soustraire. Comprenez, il faut des preuves.

La prise de sang, pour vérifier que je suis vraiment enceinte. C’est vrai que la marge d’erreur d’interprétation du résultat est grande : deux lignes enceinte, une ligne pas enceinte. Que quelqu’un me vienne en aide par pitié !

Ensuite l’échographie perverse. Je dirais même, la double échographie perverse. On espère, parce qu’il en existe tout de même, que l’échographe bienveillant(e) ne présumera de rien, et vous proposera les images, ou non. Les arguments avancés pour justifier l’échographie pré-intervention sont les risques d’une grossesse extra-utérine : un bébé implanté à l’extérieur de l’utérus, dans une trompe généralement. L’échographie post-intervention s’assurera que l’utérus est bien vide.

Et le cœur de l’expérience : l’intervention chirurgicale. Le curetage est une chirurgie sous anesthésie. Quelques informations non dénuées de pertinence sont rarement, pour ne pas dire jamais, mentionnées lors d’un avortement par curetage : le syndrome d’Asherman.

Je fais ici une micro parenthèse : ce n’est pas vraiment le sujet, pour les curieuses et curieux, il y a Wikipédia. Le syndrome d’Asherman est une maladie utérine acquise suite à une intervention comme un curetage après une fausse-couche, un avortement ou un accouchement. Il se caractérise par la formation de tissus cicatriciels dans l’utérus. On estime que 5 % des curetages engendrent ce syndrome et entrainent toute une série de problèmes gynécologiques, dont des problèmes de fertilité par la suite. Il me semble que ça vaut la peine d’être nommé, et de choisir le curetage en toute conscience et connaissance !

Le curetage n’est pas à banaliser. Il n’est jamais recommandé en dehors de situations exceptionnelles d’urgence médicale comme une hémorragie. C’est un dernier recourt, et il existe d’autres méthodes bien moins intrusives, très sécuritaires et tout aussi efficaces.

Fin de la parenthèse, j’en reviens à mon expérience.

Vision fugace : écartelée et sédatée en salle d’opération sous les néons, pour qu’un inconnu puisse m’enfoncer un aspirateur dans le vagin, déchiqueter mon bébé qui finira en morceaux dans une poubelle.

Je pense à toutes les femmes qui quittent l’hôpital l’utérus et le cœur vide. Décision pleinement assumée ou transie de honte, c’est le vide.

Tristesse et dégoût. No way for me.

Quels sont nos droits, quels sont nos choix ?

J’ai la chance d’être éduquée sur la question, de connaitre les différentes options qui s’offrent à moi, et de pouvoir choisir un chemin différent de celui proposé et largement appliqué dans notre société de prise en charge médicale, anémique d’empathie et de soutien. L’avortement est traité comme un problème pathologique, les femmes sont infantilisées et culpabilisées; ramenées par la même occasion à leur fonction de pondeuse ou à la date de péremption prochaine.

“Vous êtes sûre que vous ne voulez pas le garder ?? A votre âge, c’est peut-être votre dernière chance !”

“Vous n’avez pas d’enfant ? Et vous ne voulez pas le garder ?! Mais vous en aurez quand alors ?!?”

Bien que la responsabilité incombe aux deux personnes qui ont fait ce petit bébé, ce sont les femmes qui porteront ce poids de honte et de culpabilité. Ce sont elles qui devront justifier leur choix, que l’on se permettra de discuter et d’influencer. Ce sont elles que l’on prendra en charge, parce qu’elles portent indéniablement cette responsabilité dans leur corps. Et de fait, elles le portent aussi dans leur cœur. Mais le cœur, on n’en parle pas. Par contre, on va s’approprier votre corps et vous délivrer du fardeau. Soyez reconnaissantes, mesdames !

Pardon. Je m’emballe. Disons que toutes les options ne sont pas présentées honnêtement, nous en parlions plus haut avec le syndrome d’Asherman. Et l’humanité et l’empathie ne sont pas toujours au rendez-vous.

Je refusais la spirale de la prise en charge médicale, moi qui ai toujours enfanté mes bébés de façon naturelle, comme je le voulais, dans la pleine souveraineté de mon corps, dans la sécurité et la chaleur de mon foyer. Entourée et aimée. Et c’est ainsi que je comptais enfanter de ce tout petit bébé.

Et sachez mesdames, puisque cette responsabilité nous incombe, que l’on n’a pas à avoir honte. On doit porter haut et fort la liberté et l’assumance de tous nos choix ! Cela fait partie de la vie, et il est temps que les femmes ne portent plus ces épreuves seules. Il est même nécessaire qu’elles soient reconnues et soutenues dans ces passages. Un avortement, ça nous traverse le corps et le cœur, et cela peut être très beau.

L’avortement médicamenteux : un choix sécuritaire

Une autre possibilité pour avorter est de prendre des médicaments. Vous n’échapperez pas à la prise de sang et les échographies. Quoique la dernière écho, vous pouvez bien l’oublier si ça vous chante, personne ne viendra vous chercher chez vous. Mais plutôt que les néons de l’hôpital, l’inconnu, l’aspirateur, tout ça; vous aurez la douceur de votre foyer, des odeurs familières, les lumières tamisées, de la musique.. Vous pourrez bouger, danser, manger, chanter. Vous aurez la possibilité de vivre les choses en conscience avec votre partenaire, ou votre sœur, votre amie, votre Doula, qui sais-je ! Vous faites bien comme vous le voulez. C’est VOTRE avortement.

Il y a deux voix médicamenteuses : celle du Misoprostol ou celle du Mifépristone + du Misoprostol. Cette méthode est parfaitement sécuritaire et sans conséquence si la personne est en bonne santé et n’a pas d’antécédents particuliers. Cas qui concernent la grande majorité des grossesses. L’avortement par médicaments mérite d’être publicisé auprès des femmes et des couples.

Pour en savoir plus, voici un site plein de ressources: https://www.womenonweb.org/fr/

Oser un chemin différent, celui de la beauté

J’ai organisé mon avortement tel un évènement de la plus haute importance. Soyons honnête, un avortement est un grand passage dans la vie d’une femme, et il devrait l’être dans la vie d’un couple. Quand ma décision fut prise, quand j’ai su comment j’allais procéder, où j’allais enfanter, qui je voulais près de moi, quels rituels je voulais mettre en place, je n’ai plus pensé qu’à ça. J’étais fébrile, déterminée et j’avais presque hâte. J’ai dit à mon amie “je veux que plus tard, on parle de mon avortement comme d’une belle expérience, comme un moment chouette”.

Et puis avant, je voulais la vivre cette toute petite histoire d’amour. Je voulais profiter de ma grossesse, même juste 8 semaines. Je voulais honorer la vie de ce petit bébé. Je voulais l’aimer et l’accompagner jusque dans sa mort. Je voulais avorter dans mon plein pouvoir, entourée de mes filles, parce que c’est la vie, et qu’il y avait là une riche opportunité d’apprentissage. Je les ai préparées, et elles ont été fantastiques. Nous projetons beaucoup trop sur nos enfants nos peurs d’adultes conditionnés. Je voulais prendre le temps de bercer nos adieux, de laisser mon utérus pleurer pendant des jours et des semaines. Je voulais montrer que la vie, la mort et l’amour peuvent se tenir la main et danser ensemble dans une ronde magnifique et pleine de sens.

Enfanter un tout petit bébé chez moi

J’ai pris les médicaments à 14h, 17h et 20h. Chaque prise accompagnée de prières… donne moi ta médecine. La peur de l’hôpital sourdait au fond de moi.

Des contractions, quelques gouttes de sang. Ma grande fille de 7 ans me tenant la main, petite Doula en herbe qui me murmurait “Maman, je suis là. Je vais être là jusqu’au bout. Et pour tous les autres bébés que tu auras dans ta vie, je serai là”. Les enfants ont tellement la conscience du sacré. Mon amie qui m’offrait un massage, ma mère qui remplissait le frigo, et le père de mes filles qui me témoignait sa confiance en moi.

J’ai perdu le bouchon muqueux après la troisième prise de médicaments. Là, j’ai su que ça allait marcher et j’en fus soulagée. Je restais dans ma bulle à méditer. Les hormones me berçaient, me plongeaient dans une douce rêverie. J’étais ailleurs.. Quelque part entre les mondes. Et j’ai perdu les eaux. Tu arrivais mon bébé. C’est à genoux sur le tapis de ma chambre que le premier morceaux est sorti. J’ai fouillé dedans à ta recherche. Tu n’étais pas là. Et puis une autre contraction est arrivée, et je savais que c’était toi.

Je t’ai pris aux creux de ma main. Tu étais parfait, magnifique et minuscule. Un petit bébé de 2 centimètres, avec des petits doigts, des petits orteils, un petit visage déjà bien dessiné. Tu me souriais, j’ose croire. Nous t’avons placé dans le bol qui t’était destiné, avec du sel de l’Himalaya, des fleurs séchées et des herbes. Nous t’avons admiré, parlé, remercié. C’était si beau de le vivre ainsi, en famille. J’étais dans un état assez exalté, fière et soulagée. Je l’avais fait ! Chez moi, entourée d’amour. Au milieu des rires d’enfants, des regards et mots d’encouragements, avec le chant de la forêt en filigrane. Je t’avais mis au monde avec conscience, avec grâce et courage, avec amour et dignité. Je l’ai fait pour toi, pour moi, pour notre histoire. Je l’ai aussi fait pour nos grands-mères et nos petites filles. Pour toutes celles qui n’ont jamais eu le choix, celles qui se sont cachées, qui ont risqué leur santé et même leur vie, pour vivre selon leur liberté. Pour toutes celles sur lesquelles on a jeté la honte, l’humiliation et la disgrâce. Pour celles qui ont été violées, muselées, brûlées.

Les jours suivants, j’ai bercé nos adieux. J’ai pris le temps de te bercer, toi, comme tous les bébés, encore un peu. Je me suis autorisée à vivre cette histoire d’amour, aussi courte soit-elle, encore un peu. Le temps… quelle médecine incroyable. Le temps qui apaise, et qui un jour guérit. Le temps qui chuchote les réponses à nos questions, qui met du baume sur nos doutes. Le temps qui nous dévoile les cadeaux de l’expérience, les perles de gratitude et de reconnaissance. Le temps qui nous invite à honorer le passage que l’on traverse et à tisser l’histoire qui se poursuit dans l’invisible. Je t’ai raconté beaucoup de choses. J’ai beaucoup pleuré, je t’ai demandé pardon. Qu’il est lourd, l’héritage de la honte… Je t’ai aimé, aussi. Je t’ai aimé, surtout. L’amour, c’est tout ce qu’il restera après la honte, la culpabilité et le déchirement. C’est ce qui échappera aux abîmes de l’érosion du temps et de la mémoire.

Le rituel pour tisser l’expérience

Une semaine après l’accouchement quelque chose bouge en moi. Un changement diffus, subtil et pourtant bien perceptible. Je le reconnais. Je l’attendais. La chute d’hormones. Ce matin là, je me sens littéralement ré-intégrer mon être d’avant, me réincarner dans cette femme que j’ai laissée aux portes de la grossesse. Ce matin là, je réalise encore une fois la puissance de la symphonie hormonale. Celle qui nous amène à la rencontre de la femme primitive et animale. La mère louve qui répond à l’appel du sauvage et de l’instinct. La mère intuitive, pleine de savoir et de sagesse, guidée par des forces de vie millénaires. Cette mère souveraine de son corps et de ses choix, dans son plein pouvoir. Cette mère qui enfante l’humanité depuis la nuit des temps.

Ce matin là, je me sens pleine de l’expérience de cette mère et je me sens prête à poursuivre mon chemin, avec au creux de mon être, la force et la sagesse du passage de ce petit être.

J’ai enterré mon bébé le lendemain au pied d’un grand Chêne. C’était une belle journée ensoleillée, les oiseaux chantaient, l’eau de la rivière s’écoulait doucement, emportant avec douceur ce trop plein d’émotions qui m’avait submergé dans les dernières semaines. Le vent soufflait dans les feuilles une légère brise, et c’était comme s’envelopper de bras rassurants. La forêt entière était là pour nous témoigner et je me sentais bien. C’était une belle journée pour panser ses blessures, pour dire aurevoir, pour dire merci. J’ai enterré mon bébé et son placenta enveloppés dans une écorce de bouleau avec l’odeur du sapin baumier. Avec mes larmes et ma reconnaissance.

Alors nous avons continué d’écrire notre histoire, dans ta mort et dans mon deuil. Toujours avec amour. Je nous ai racontés, beaucoup. La parole est tellement guérissante. Des mots pour honorer, adoucir, guérir, mais aussi transmettre, éduquer, conscientiser. Notre expérience avait marqué les esprits et les cœurs. Elle avait bousculé, fait réfléchir. Elle avait ému, touché au cœur. Elle ouvrait un chemin, mille fois emprunté par les femmes. Elle inspirait. Elle inspirait la reconquête de notre féminin, de notre puissance invaincue, de notre pouvoir de décision et de transcendance. Elle inspirait à sortir de l’ombre de la honte pour briller dans la lumière. Ce que nous avions fait ensemble, mon bébé, je souhaitais le transmettre aux femmes et aux jeunes filles. Parce que oui, de belles histoires d’avortement, ou de fausses couches, cela existe. Et on peut en ressortir plus forte, plus sage, plus incarnée.

J’ai saigné pendant plusieurs semaines. L’utérus aussi a son deuil à faire. Pleure utérus, pleure ce petit être que tu ne berceras pas pendant 9 mois. Et puis.. Cicatriser. Manger chaud. Se reposer. Raconter, écrire. Pleurer encore. Aimer toujours. Et recommencer jusqu’à guérison. Le temps cicatrise les utérus et les cœurs.

Accompagner les femmes dans leur processus d’avortement apporte une légitimité, une considération et peut amener une guérison à la personne.

Je souhaite accompagner les femmes à sortir du tabou, du déni, pour être dans la responsabilisation de leur choix et dans la prise de conscience.

Si toi aussi tu vis, ou a vécu, une fausse couche ou une interruption volontaire ou médicale de grossesse (aka un avortement), et que tu souhaites en parler, contacte moi.